De l’action « au-delà de l’horizon » à la stabilisation des « littoraux chaotiques »: la doctrine des Marines (mise à jour)

Stéphane Taillat nous parle des Marines… Et démontre que l’on peut parler de « contre-insurrection » et de la Mer.


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Sur le plan géostratégique, la Mer n’est pas seulement l’étendue des eaux qui couvrent l’immense majorité de la superficie terrestre. Son contrôle n’est pas seulement celui des voies de communication stratégiques mais aussi des points d’appui aéronavals et, plus largement, des littoraux. Cette question est d’autant plus cruciale que l’on assiste à une « maritimisation » de l’économie (les activités se concentrent sur les littoraux) et de la population (une part croissante de la population de la planète réside à moins de 50 km des côtes).



Sur le plan institutionnel, les armées occidentales se sont dotées depuis bien longtemps d’infanteries embarquées destinées à la prise de contrôle des littoraux, soit dans le cadre des découvertes ou dans celui de « l’ouverture forcée » aux échanges européens, soit dans le contexte de la saisie par la force des défenses ennemies situées le long des côtes. Ainsi, le Corps des Marines a-t-il développé à partir du début du XXème siècle une capacité au débarquement amphibie formalisée en 1934 dans le Tentative Manual on Landing Operations. Cette mission d’entrée en premier, d’abord manifestée dans les débarquements dans le Pacifique ou dans la baie d’Inchon (1950), prend un tournant doctrinal majeur à compter de la fin des années 1970. En effet, la guerre du Vietnam a vu la quasi-disparition des opérations amphibies d’entrée en force au profit d’un retour aux « petites guerres ». Dans les années 1970, les Marines tentent d’allier leur identité de force amphibie et leur philosophie « manoeuvrière » de la guerre à travers les débats houleux qui agitent les Écoles du Corps sur le concept de Guerre de Manoeuvre Expéditionnaire. Mais il s’agit surtout de précéder la réalisation par l’Army de forces blindées à la fois lourdes et agiles.En tant que telle, la guerre du Golfe marque l’échec de cette transformation par le refus du général Schwarzkopff d’utiliser les Marines déployés en mesure de débarquer: historiquement, les « nuques de cuir » servent essentiellement à une manoeuvre de déception visant à attirer les forces irakiennes vers l’est avant de les envelopper par l’ouest et le désert.


A la fin de la « guerre froide », les Marines ancrent ainsi l’image de la « Force 911 de l’Amérique » en étant capables de se déployer rapidement pour régler les crises comme à Haïti ou en Somalie. Paradoxalement, l’establishment de l’USMC pense surtout à développer l’idée qu’il s’agit de surgir « au-delà de l’horizon » à partir de plate-formes situées à plusieurs centaines de kilomètres des côtes et emportant des moyens aéronavals complets (hélicoptères de transport, avion pour le soutien aérien rapproché). Bref, la ligne du littoral est effacée en tant que telle des préoccupations du Corps.


Sous l’impulsion du Commandant du Corps, le général Charles Krulak (1996-1999) -fameux inventeur des concepts de « three blocks war » et de « caporal stratégique » -, l’institution se lance dans une série d’expérimentations destinées à appuyer son nouveau concept stratégique. L’analyse qui est faite du contexte international est cruciale car elle institutionnalise les enseignements de la décennie 1990. Le général Krulak voit bien en quoi l’action amphibie reste cruciale, mais qu’elle revêt des formes désormais bien différentes du débarquement sur les plages ou dans les atolls du Pacifique. Dorénavant, il faut être capable d’être « léger et expéditionnaire » en vue de stabiliser les « littoraux chaotiques » (Chaos Littorals). Le « Concept de Manoeuvre Opérationnelle à partir des Mers » (OMFTS) formalisé en 1998 illustre ainsi le mariage entre la posture maritime du Corps (basé en mer et aptes à intervenir en tout point du globe, c’est le concept de seabasing fondé sur la nécessité de « projeter, protéger et maintenir les capacités à agir par la mer, y compris en des zones éloignées dont l’accès pourrait être interdit » aux forces américaines) et son aspect expéditionnaire dans le cadre des opérations de maintien/rétablissement/imposition de la Paix. Il consiste à “exploiter les mers comme un avantage pour résoudre les « Chaos sur les littoraux ».


On voit comment cette analyse prospective trouve toute sa pertinence a posteriori avec l’intervention en Irak et en Afghanistan et l’éloignement consécutif des rives de la Mer Océane. La « contre-insurrection » est ainsi facilement inscrite dans le projet de « créer de la stabilité dans un monde instable »(Concept USMC pour le 21ème siècle juillet 2006), d’autant plus que la globalisation redonne leur importance à la mer et au contrôle des littoraux, nécessaires à la sécurité étatique (pour l’approvisionnement en matières premières) comme à la sécurité humaine (pour la stabilisation de sociétés destructurées par la mondialisation et/ou l’intrusion occidentale et qui demande plus d’attention). Les missions prioritaires du Corps sont ainsi reformulées par le document opérationnel des Marines de juin 2007: présence avancée, coopération dans la sécurité (RSS), contre-terrorisme, capacité à répondre aux crises, entrée en force, présence prolongée et contre-insurrection.


Au-delà de la réflexion doctrinale et stratégique, il est intéréssant de voir comment une institution comme le Corps des Marines tente d’inscrire la nouveauté dans la tradition en restant centrée sur la Mer, au moins sur le plan discursif. Certes, les programmes d’acquisition illustrent cette pérennité de l’action à partir de la mer et sur les littoraux (que ce soit le Osprey V-22 ou les navires polyvalents de débarquement par exemple, même si ils correspondent plutôt au concept « au-delà de l’horizon » du début des années 1990) mais il faut tout de même constater un éloignement des actions à la mer ou sur les côtes. Raison pour laquelle le Commandant du Corps actuel, le général Conway, tente de recentrer l’institution vers l’aspect expéditionnaire, lequel permet seul d’allier le passé maritime et embarqué et l’impératif de la stabilisation.

Mise à jour: deux documents récents issus de l’institution confirment cette tendance. Il s’agit de la mise à jour du manuel amphibie pour le 21ème siècle et de son document d’accompagnement (sur l’usage du concept Sea Basing dans les opérations menées par les Marines). Bonne lecture.


Stéphane Taillat, En Vérité

 

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No Responses

  1. Intéressant billet.
    Une lecture (en anglais ou en français) à nous conseiller sur l’USMC (je n’ai pas lu grand chose en livres sur les Marines) ?

    Merci d’avance !

  2. Le livre de Victor Krulak (le père de Charles, général des Marines lui aussi et conseiller du Pentagone à la COIN dans les années 1962-1966): First to fight.

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