Quand la guerre urbaine s’inspire de la philosophie postmoderne

Par Romain Lalanne

Face aux destructions causées par les bombardements sur la bande de Gaza durant les mois de décembre-janvier derniers, beaucoup d’analystes ont souligné l’erreur stratégique que représentait le rejet d’une offensive terrestre prolongée. Plutôt que de chercher à éradiquer structurellement la menace asymétrique, Tsahal aurait au contraire privilégié des frappes aériennes et des tirs d’artillerie dont on ne sait pas vraiment si la portée psychologique visait d’abord les Palestiniens ou bien l’opinion publique israélienne. Pour les uns, l’objectif de ces bombardements était d’accabler les Palestiniens pour les pousser à se désolidariser du Hamas tandis que pour les autres, ils cherchaient à gagner le soutien d’un large spectre de l’opinion publique israélienne dans l’optique des élections législatives de février.

Ce qui est sûr en revanche, c’est que ces bombardements semblent pour partie avoir servi de riposte de frustration, forme de sur-violence distancée qui permet une minimisation des pertes humaines israéliennes allant de pair avec une maximalisation des signes de la victoire militaire par la simple vue des destructions.

C’est dans ce contexte qu’il nous faut replacer les passionnantes recherches d’Eyal Weizman. Architecte de formation et directeur du Centre de recherches architecturales du Goldsmiths College à l’Université de Londres, Eyal Weizman travaille sur ce qu’il présente comme l’« architecture israélienne d’occupation ». C’est d’ailleurs l’objet de son ouvrage paru en 2007 sous le titre Hollow Land. Israel’s Architecture of Occupation. Rejetant les approches cartographiques qui appréhendent la présence israélienne dans la Cisjordanie dans son horizontalité, Eyal Weizman propose de l’étudier dans sa verticalité, c’est-à-dire du sous-sol jusqu’à l’espace aérien, en passant par les routes, les ponts et les collines.

Le septième chapitre de cet ouvrage nous intéresse plus particulièrement, d’une part parce qu’il traite de la guerre urbaine au cours de la seconde Intifada, d’autre part parce qu’il a été traduit en 2008 sous la forme d’un court ouvrage intitulé À travers les murs. L’architecture de la nouvelle guerre urbaine.

Cet ouvrage original analyse les opérations israéliennes lors de la réoccupation des villes palestiniennes en 2002. Le propos se focalise plus particulièrement sur les opérations qui ont eu lieu dans le camp de réfugiés de Balata et dans la casbah de Naplouse. Ces deux lieux ont des caractéristiques architecturales bien précises : constituées de rues étroites, et d’une forte densité de logements, ils se présentent pour l’armée qui voudrait y opérer comme des zones propices à une défense basée sur la guérilla urbaine : effet de surprise d’un défenseur connaissant parfaitement le terrain, pièges explosifs installés aux portes ou dans la rue, tireurs embusqués.

Conscients des risques, les soldats israéliens n’ont donc pas attaqué en suivant l’ordre géométrique des rues mais ont préféré pénétrer dans les habitations pour s’y déplacer ensuite en perçant un trou dans les murs et pousser les combattants palestiniens à sortir où ils pouvaient ensuite être arrêtés ou abattus. Faisant de l’extérieur un espace interdit, les soldats israéliens ont ainsi érigé l’intérieur comme l’environnement de la guerre urbaine.

Cette tactique visant à passer à travers les murs dans le cadre de la guerre urbaine s’inscrit dans le cadre des réflexions engagées par l’Operational Theory Research Institute (OTRI), un centre de recherche opérationnel rattaché à Tsahal. L’originalité de l’OTRI est d’avoir associé la pratique à un corpus théorique issu de la philosophie postmoderne. Premier apport : la différenciation entre espace strié et espace lisse proposait par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux. L’espace strié serait ainsi caractéristique de l’action militaire linéaire, c’est-à-dire contrainte à contourner l’obstacle physique et donc à suivre la géographie urbaine. Au contraire, un inversement du dedans et du dehors par le percement des murs créerait un espace lisse, « monde d’infinie fluidité, où l’espace urbain deviendrait aussi facilement navigable qu’un océan ».

En inversant le rapport entre espace et déplacement, le premier ne guidant plus le second mais étant, au contraire, organisé par celui-ci, ces réflexions s’inscrivent dans l’approche (re)interprétative chère à la philosophie post-moderne et, notamment, au concept de détournement que Guy Debord suggère dans son rejet des hiérarchies urbaines traditionnelles faisant du public et du privé des espaces du dehors pour le premier et du dedans pour le second. Passer à travers les murs plutôt que par des espaces physiquement ouverts comme une porte ou une rue, c’est donc créer une représentation en faisant du dedans physique un dehors conceptuel. Aussi l’OTRI et les pratiques contre-insurrectionnelles qui en découlent proposent-elles une « géométrie urbaine inversée » parfaitement résumée par Aviv Kochavi, officier israélien qui a commandé l’offensive de 2002 :

« Nous, nous avons interprété la ruelle comme un endroit par lequel il est interdit de passer, la porte comme un élément qu’il est interdit de franchir, la fenêtre comme un élément par lequel il est interdit de regarder, pour la simple et bonne raison qu’une arme nous attend dans la ruelle, un piège nous attend derrière les portes. C’est que l’ennemi interprète l’espace de façon traditionnelle et classique, et que moi, je ne veux pas obéir à son interprétation pour tomber dans ses pièges ».

Mais en reprenant un concept dont la finalité était de critiquer l’État, n’y a-t-il pas finalement une contradiction chez ces penseurs militaires dont l’institution symbolise la répression d’État ? Non répond l’OTRI, car la récupération de la philosophie postmoderne ne concerne pas tant son discours normatif que sa méthodologie critique visant à interpréter ; en l’occurrence dans le cas d’Israël, l’espace urbain. On objectera, bien sûr, que cette mise en rapport entre tactique contre-insurrectionnelle en milieu urbain et philosophie postmoderne est un peu exagérée et facile. Fallait-il en effet faire preuve d’une telle abstraction théorique pour expliquer des choses finalement assez simples ? Debord et Deleuze permettaient-ils vraiment d’expliquer comment attaquer Naplouse ?

La théorisation excessive de l’OTRI et intellectualisme excessif a d’ailleurs été une des raisons pour lesquelles le centre a été fermé en 2006 après dix années d’existence. La nomination de Dan Halutz comme chef d’état-major un an plus tôt n’est pas non plus étrangère à cette évolution, celui-ci étant issu de l’armée de l’air et peu familiarisé avec les concepts. Opposé à son prédécesseur Moshe Ya’alon, très proche de l’OTRI, la décision de Halutz peut aussi être interprétée comme une opération bureaucratique destinée avant tout à renforcer son leadership.

Les luttes internes à Tsahal ne sont pas non plus à écarter. Issu de la gauche sioniste, partisan d’un retrait plutôt qu’une poursuite de l’occupation, l’OTRI a toujours privilégié des opérations ponctuelles de neutralisation stratégique plutôt qu’une conquête de terrain et une occupation prolongée. « L’un des objectifs premiers des nouvelles tactiques mises au point par l’OTRI est d’affranchir Israël de la nécessité d’une présence physique dans les territoires palestiniens, tout en maintenant un contrôle sécuritaire ». A contrario, des officiers comme Yaakov Amidror, proche du sionisme religieux et donc opposé au retrait israélien de la Cisjordanie, n’ont fait que rappeler que la contre-insurrection passait avant tout par une occupation et qu’il ne servait donc à rien de redonner du poids aux partisans d’une approche telle que celle que proposée l’OTRI.

Romain Lalanne

Ce billet est simultanément publié sur Guérillas

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