Hezbollah et combat urbain

L’auteur de l’étude sur Le Hezbollah face aux forces armées conventionnelles présente brièvement le rapport intrinsèque qui existe entre les aspects militaires du mouvement et la zone urbaine. Cela ne doit pas faire oublier l’importance de la ville pour l’organisation de la population, la distribution de l’aide sociale, le développement politique, …

La ville ou agglomération a toujours été un lieu de concentration. Concentration des hommes, mais aussi des richesses, du pouvoir et des symboles. Souvent trophée du vainqueur, sa prise marquait l’achèvement du conflit (la prise de Troie et de Carthage consacrant la victoire totale respectivement des Hellènes, puis des Romains). Si la guerre pour la ville est un phénomène ancien, la guerre dans la ville est un phénomène dont le développement demeure assez récent. En règle générale, le camp le plus faible du conflit fait le choix délibéré de se retrancher dans une zone bâtie afin de rectifier un équilibre des forces qui ne lui laisserait aucune chance de victoire en cas de bataille à découvert.

Le conflit Israélo-Hezbollah de juillet 2006 au Sud-Liban comporte plusieurs exemples qui illustrent bien les avantages qu’offre une couverture urbaine. Au cours de ce conflit, les combattants du Hezbollah ont tenu tête à Tsahal pendant près d’un mois au cours de violents combats dont plusieurs ont eu lieu dans des villes telles que Aïta-al-Shab et Maroun-el-Ras. Mais la bataille emblématique de cette guerre demeure sans conteste celle de Bint Jbeil : agglomération relativement importante car c’est là qu’Hassan Nasrallah prononça son « discours de la victoire » après le retrait israélien de 2000. Cette ville contrôle de plus la voie qui mène vers le Nord et le Litani. Toutes les conditions étaient donc réunies pour un affrontement majeur.

La bataille de Bint Jbeil : Golani contre Hezbollah[1]

Le 26 juillet 2006, après une préparation d’artillerie massive, le 51ème bataillon de la brigade Golani avance depuis l’est vers Bint Jbeil. Cependant, alors que deux compagnies progressent dans des rues parallèles, elles sont attaquées par des moudjahiddines en embuscade dans les étages supérieurs, qui touchent une trentaine d’hommes. Les combattants du Hezbollah défendent leurs positions avec acharnement alors que d’autres compagnies affluent pour couvrir l’évacuation des blessés. Dans l’impossibilité d’utiliser des hélicoptères, trop vulnérables aux feux adverses, décision est prise de procéder à une évacuation nocturne par voie terrestre. Face à la résistance du Hezbollah à Bint Jbeil et dans les localités environnantes, Tsahal envoie le 28 juillet la 35ème brigade parachutiste en renfort, sans effet. Tsahal doit se retirer le 29 sur un constat d’échec et un bilan de 9 tués plus 27 blessés.

Point n’est besoin d’invoquer la main de Dieu pour expliquer cette « victoire divine » chantée par Al-Manar, la chaîne du Hezbollah. Bien équipés, bien entraînés, ses combattants ont tenu tête aux paras d’élite de Tsahal en utilisant intelligemment les bâtiments pour se couvrir, les hauteurs pour bénéficier d’une position de tir avantageuse, et le réseau de tunnels et de bunkers patiemment érigé depuis le retrait israélien de 2000. Enfin, le Hezbollah a eu le temps de se préparer à l’offensive sur Bint Jbeil, tant il était clair dès les premiers jours des opérations terrestres que Tsahal attaquerait tôt ou tard la ville.

La ville dans la stratégie de défense du Hezbollah

Depuis la « Guerre de Juillet » de 2006, le Hezbollah travaille à reconstruire ses défenses et à renforcer son appareil militaire. Il doit aujourd’hui compter avec une armée israélienne qui a appris de ses erreurs, et avec la présence d’une FINUL renforcée et de l’armée libanaise au Liban-sud. Ne pouvant dorénavant opérer aussi ouvertement que par le passé, le Hezbollah s’est replié sur les villes, où la FINUL ne patrouille aujourd’hui pas. Il est probable que les centres urbains de la région, situés pour la plupart sur des voies de communications importantes, serviront de môles de résistance autonomes en cas de nouveau conflit. Les travaux de reconstruction entrepris par le Parti de Dieu laissent par ailleurs à ce dernier tout loisir pour dissimuler des infrastructures militaires au milieu des bâtiments civils reconstruits[2] : qu’il s’agisse de dépôts de ravitaillement, de positions de tir ou de postes de commandement. Ces positions auraient probablement pour mission de ralentir et d’affaiblir Tsahal avant qu’elle n’atteigne la seconde ligne de défense du Hezbollah probablement située le long du fleuve Litani.

L’intérêt du Hezbollah à fixer les colonnes israéliennes dans les villes tient à plusieurs éléments. Tout d’abord, les destructions causées par les combats servent la propagande anti-israélienne du Hezbollah, tout comme les victimes civiles des combats[3]. Ensuite, la ville est le lieu où ses miliciens, moins bien armés et entraînés que ses troupes de choc, peuvent mettre à profit leur connaissance intime du terrain pour tendre pièges et embuscades à un adversaire qui avance à l’aveuglette. Enfin, la couverture offerte par les bâtiments permet d’échapper à la surveillance aérienne israélienne. Cela permet de se déplacer sans être inquiété, de tendre des embuscades se prolongeant en combats rapprochés, et de gêner l’emploi des feux d’appui (aviation ou artillerie) par crainte des tirs fratricides. La zone urbaine se prête parfaitement à la technique d’embuscade préférée du Hezbollah, qui consiste à laisser une colonne pénétrer profondément dans le piège avant d’ouvrir le feu à très courte distance, en visant de préférence les points sensibles des blindés ennemis.

Le Hezbollah poursuit l’amélioration de la qualité de son appareil militaire. Après être passé de la guérilla à une forme hybride de guerre (combinant les techniques de « frappe et repli » avec une « défense ferme » dans certains centres urbains), le Hezbollah pourrait bien poursuivre sa montée en gamme. Ainsi, en plus d’accroître ses effectifs (avec les créations d’unités non exclusivement chiites, à l’image des Brigades de la Résistance Libanaise), le Hezbollah pourrait développer des modes opératoires plus offensifs (il est fait état d’entraînement aux procédures de type « prendre et tenir » dans certaines unités).


[1] Pour plus d’informations: We were caught unprepared: the 2006 Hezbollah-Israeli war, Matt M. Matthews, Long war occasional paper n°26, US Army Combined Arms Center.

[2] Alors qu’il est fait mention d’hôpitaux et d’écoles à la configuration inhabituelle, plusieurs maisons situées dans la zone de combat et servant de positions au Hezbollah avaient un pan de mur renforcé à l’épreuve du feu. Pour plus d’éléments sur l’imbrication des infrastructures du Hezbollah et des bâtiments civils, voir l’étude sur le sujet : « Hezbollah’s use of Lebanese civilians as human shields […] » (www.intelligence.org.il).

[3] Il faut cependant nuancer ce point. En 2006, peu de civils se trouvaient dans la zone de combat, conséquence de leur exode massif vers le Nord. De plus, en retenant contre leur gré les habitants des zones de combat, le Hezbollah risquerait de perdre le soutien de la population locale.

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5 Responses

  1. ZeusIrae dit :

    Et ban voilà un article qui tombe à pic juste après l’éditorial sur la guerre hybride. Un autre mouvement qui a pu atteindre un niveau comparable d’organisation et d’efficacité est le LTTE. Il y aurait une comparaison à faire….si ce n’est pas déjà fait.

  2. FRANTZ Martial dit :

    bonjour,

    Venant de lire « LE HEZBOLLAH FACE AUX FORCES ARMÉES CONVENTIONNELLES », je désirerais savoir si il existe une fiche de lecture sur cet ouvrage?
    D’avance merci.
    Cordialement.

  3. Guillaume dit :

    Ayant lu l été dernier un livre chez un ami »le Hezbollah, de la doctrine à l’action : une histoire du « parti de Dieu »; est un livre complet et simple sur les enjeux du moyen orient, qui parle pas uniquement du Hezbollah mais aussi du combat que mène Israel et le Mossad pour détruire cette organisation terroriste!
    Mais surtout un livre relatant l’envie grandissante du Hezbollah financer par l Iran de voir l’état juif tomber…

  4. Lebel dit :

    La guerre dans la ville existe depuis qu’il existe des guerres. Simplement durant 2 ou 250 de guerres civilisées.
    Certains l’avaient oubliés.
    Ce qui est nouveau et je me pose la question repose sur la durée des opérations. En exagérant Belfast était en guerre depuis 1917 Mais que dans certains quartiers.

  5. Lebel dit :

    La guerre dans la ville existe depuis qu’il existe des guerres. Simplement durant 2 ou 250 ans de guerres civilisées.
    Certains l’avaient oubliés.
    Ce qui est nouveau et je me pose la question repose sur la durée des opérations. En exagérant Belfast était en guerre depuis 1917 Mais que dans certains quartiers.

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