La surenchère des moyens, ou de la réflexion éthique en opération
Written by Stephane Taillat on avril 6, 2009 – 12:06 -Commencer cette semaine en posant la question des rapports entre moyens et fins dans le domaine de la géostratégie est certainement ambitieux. Après tout, la question se pose dans de nombreux autres domaines de la vie politique, économique, sociale et culturelle. Mais elle est certainement l’une des questions centrales de toute réflexion sensée sur l’approche stratégique et militaire.
De quoi est-il question, au fait? Face aux défis nombreux et qui nous apparaissent souvent comme chaotiques (mais peut-être n’est-ce qu’une illusion fondée sur une vision imaginaire rétrospective du « monde d’hier », c’est à dire celui de la bipolarité), l’attitude des décideurs politiques et militaires semble souvent se limiter à la recherche des moyens adéquats pour y répondre. Cela peut aller d’une augmentation exponentielle des tentatives de régulation de la « société internationale » (croissance des « régimes de sécurité ») à la définition de nouveaux moyens de haute technologie pour percer « le brouillard de guerre ».
Or, il s’avère que cette posture, si elle est évidemment nécessaire face à un problème à résoudre, ne saurait suffire. On pourrait évidemment aller plus loin et souligner que les moyens relèvent de la tactique tandis que la définition des fins relève de la stratégie. De là à dire qu’il faut regretter l’essor de la « stratégie des moyens », il n’y a qu’un pas que d’aucuns franchirent, depuis Lucien Poirier jusqu’à Joseph Henrotin.
Mais là aussi, il convient de dissiper cette fausse distinction. Car, en effet, la dissipation des fins par rapport aux moyens n’est pas seulement liée à des facteurs sociologiques, culturels ou historiques (tels que le poids croissant des entreprises de l’armement dans la définition des programmes d’acquisition, voire l’inversion entre la définition des objectifs et la mise en œuvre desdits programmes), mais également à une attitude éthique. Disons même le mot qui fait peur: une attitude morale. En d’autres termes, non seulement l’interrogation sur les fins doit exister au niveau tactique (et on le voit notamment dans les opérations de stabilisation complexes contemporaines, notamment en milieu urbain), mais encore elle doit se doubler d’une réflexion approfondie sur l’articulation entre les fins et les moyens. Après tout, le droit des conflits armés (DCA) débute par une réflexion sur l’usage des moyens militaires par rapport à leur nécessité équilibrée par des réflexions éthiques (proportionnalité et discrimination).
Un exemple concret de la prégnance de ces interrogations et de l’obligation de ne pas en faire l’économie apparaît notamment dans le cadre des « opérations au cœur des populations ». On peut penser en effet que tout l’effort éthique de la guerre a longtemps cherché à « isoler » l’action militaire (ou plutôt l’action des militaires) de son environnement humain, voire physique. Et de fait, cette dynamique, quels qu’en soient les ressorts, s’est partiellement traduite par un resserrement des fonctions militaires autour du phénomène guerrier, à l’exclusion donc des actions qui visent les populations.
Ces dernières en effet sont à la fois le « terrain humain » sur lequel se jouent les affrontements contemporains en milieu urbain et l’enjeu de ces derniers. En tant que telle, la réflexion éthique est donc à la base d’un double processus:
- Un processus de légitimation de l’action des militaires en zone urbaine, destiné aussi bien aux populations qu’au « front intérieur » et aux militaires eux-mêmes. On voit bien ici comment la surenchère des moyens, notamment technologiques, peut se substituer aux réflexions sur les fins: mes drones me permettent de cibler précisément l’ennemi, de protéger la force et de minimiser les effets collatéraux, donc ils sont « éthiques ». Or, la plus-value réelle de ces matériels et de ces plate-formes, outre qu’ils nécessitent un ajustement tactique, ne peut servir de substitut à une interrogation sur le bienfondé de leur utilisation au cas par cas. Et de fait, l’échelon de la décision politique est donc crucial pour permettre de définir précisément les limites en terme de moyens. Il ne suffit pas de dire: tous les moyens sont bons, ou encore de délimiter une date finale d’opération au-delà de laquelle la force se retirera. Il faut donner aux exécutants eux-mêmes les raisons d’agir. Passer cette étape par pertes et profits revient à risquer une « brutalisation » excessive des militaires et/ou à les pousser à définir eux-mêmes leur rôle. Dans des conflits dits à tort « périphériques », le risque est démultiplié.
- Un processus vertueux de succès. En effet, dans les cas où l’action de la force doit viser le « ralliement des populations », c’est-à-dire lorsque les facteurs endogènes de la guerre civile ou de l’insurrection sont les déterminants essentiels de ces dernières, la réflexion éthique doit permettre d’atteindre l’objectif final. Mais là aussi, il ne suffit pas d’instrumentaliser un certain nombre de « bonnes pratiques ». Le contrôle des populations n’est qu’un moyen et non une fin, de même d’ailleurs que pour la présence. Il appartient donc aussi aux échelons tactiques, voire à chaque individu, d’entrer en interaction avec les habitants. Car la présence n’est pas un phénomène physique, c’est aussi une perception ou, pour mieux le dire, une qualité particulière de la personne présente physiquement. Dit autrement, l’action auprès des populations peut être perçue comme une occupation ou une libération, en fonction des critères éthiques qui seront appliqués. En termes de moyens, l’argent est certes une « munition », mais ce n’est que cela: tout dépendra donc non seulement de son utilisation, mais aussi du processus de décision conduisant à son utilisation. On peut donc instrumentaliser l’argent pour « gagner les esprits », mais on peut aussi le faire, en interaction avec la population locale, pour « gagner les cœurs ».
On le voit, le sujet est vaste et ne saurait se limiter à une éthique utilitariste ou conséquentialiste. La réflexion à mener est certainement au cœur des stratégies contemporaines, mais plus encore de la planification et de la conduite des opérations « parmi les populations ».
Stéphane Taillat
Tags: front intérieur, moyens et fins, opération militaire, ralliement population, réflexion éthique, stabilisation, terrain humain
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