Le Canada en Afghanistan : quelle politique étrangère et de défense ?

Written by R Lalanne on mars 22, 2009 – 10:04 -

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En automne 2001, le Canada s’engageait auprès des États-Unis afin de renverser le régime taliban et l’organisation Al-Qaeda par une opération militaire tirant sa légalité de l’article 51 de la Charte des Nations Unies (« droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée ») et de la Résolution 1373 adoptée par le Conseil de Sécurité le 28 septembre 2001. Trois mois plus tard, le régime des taliban disparaissait, permettant à l’opération militaire canadienne de s’inscrire dans une approche militaro-humanitaire. C’est ainsi que la Résolution 1386 du Conseil de Sécurité créait la Force intérimaire d’assistance et de sécurité (FIAS) afin de pacifier Kaboul et ses environs. Depuis 2003, la FIAS est sous commandement de l’OTAN et depuis 2006, son périmètre a été élargi à l’ensemble du territoire afghan dans des missions de stabilisation et de reconstruction. Dans le cadre de cette mission, les Forces canadiennes ont la charge de Kandahar et de sa région.

La mission canadienne en Afghanistan représente un tournant majeur dans la politique étrangère et de sécurité d’Ottawa. Traditionnellement, les Forces canadiennes sont vues comme un outils de paix et de reconstruction, alors que le cas afghan représente la plus grosse mission militaire canadienne depuis la guerre de Corée. Mais surtout, l’action du Canada en Afghanistan ne se limite pas à des actions civiles. Faisant l’épreuve d’une menace insurrectionnelle face à laquelle le travail humanitaire ne peut suffire, l’armée canadienne est directement engagée dans des combats qui font des morts, mettant en question à la fois la résilience et la doctrine de politique étrangère et de défense de ce pays.

L’internationalisme comme politique étrangère et de défense canadienne

Depuis la fin des années 1940, l’internationalisme représente la base doctrinale de la politique étrangère et de défense canadienne. En politique étrangère, cette doctrine se traduit par une valorisation de la coopération, du multilatéralisme et du droit international destinés à s’exercer au sein des organisations internationales. En politique de défense, elle est le symbole de l’emploi de la force armée comme garant de la paix et de la reconstruction. Le soldat est ainsi vu non pas comme un combattant destiné à tuer mais comme un bâtisseur de paix dont lui incombe une tâche essentiellement civile. Aussi la conception canadienne de la force armée dérive-t-elle avant tout d’une vision axée sur le maintien de la paix plutôt que sur la défense des intérêts nationaux.

La doctrine internationalisme trouve ses origines dans l’action politique de Lester B. Pearson, ministre des Affaires extérieures du Canada de 1948 à 1957 puis premier ministre du Canada de 1963 à 1968. Diplomate, Pearson a joué un rôle majeur dans la fondation de l’Organisation des Nations Unies (il est d’ailleurs le père de la force de maintien de la paix) et de l’OTAN. Inscrivant son action en politique internationale dans une ligne héritée de l’idéalisme de l’entre-deux-guerres, il a donc façonné les fondements d’une politique étrangère et de défense encore qualifiée d’« internationalisme pearsonien ».

Comment expliquer cette croyance en l’internationalisme ? Une première explication insiste sur la structure du système international de laquelle découlerait la position du Canada en tant que puissance moyenne. De ce fait, la voix du Canada ne pourrait être portée efficacement et modérer les grandes puissances autrement qu’au sein des organisations internationales. Ainsi la participation aux organisations internationales donnent-elles une respectabilité sur la scène internationale et une tribune par laquelle la puissance moyenne peut défendre ses intérêts.

Une autre explication insiste sur la proximité existante entre l’identité nationale canadienne et les valeurs portées par l’internationalisme. État fédéral et multiculturel, le Canada se doit de promouvoir des valeurs liées au respect, à la coexistence pacifique et à l’émancipation politique et sociale. Il faut aussi noter que des forces armées tournées vers des opérations de paix constitue un élément identitaire mobilisateur pour contrer les revendications autonomistes voir sécessionnistes d’une partie de la population du Québec. Reste qu’on constate un décalage entre la perception internationaliste des Canadiens et la participation effective de leurs forces armées aux opérations de paix. En effet, si le Canada reconnaît l’importance des opérations de paix, sa contribution financière au budget des Nations Unies alloué à ces missions est plus que modeste (le Canada se place à la 60éme place sur les 117 contributeurs). Toujours est-il qu’en politique intérieure, le mythe des opérations de paix est un élément de cohésion nationale fort pour le fédéralisme canadien.

L’internationalisme face à ses contradictions

Toutefois, la mission canadienne en Afghanistan semble sortir du cadre doctrinal de  l’internationalisme dans la mesure ou la lutte contre-insurectionnelle et la guerre deviennent à présent des réalités pour les Forces et l’opinion publique canadienne. Entre l’impératif de rester actif au sein d’une organisation internationale comme l’OTAN et le poids d’un modèle doctrinal liant identités nationales et politique étrangère et de défense, la justification politique de la mission canadienne en Afghanistan est donc difficile. Si l’argumentaire gouvernementale insiste sur ses effets (mesures en faveur de l’émancipation des femmes, scolarisation des enfants, déminage, construction d’infrastructures sanitaires, mise en place d’un système judiciaire) afin d’encourager une dynamique de mobilisation, il n’échappe à personne que la présence canadienne en Afghanistan est aussi et surtout synonyme de guerre. Aussi est-il facile pour les mouvements anti-guerre d’établir un lien entre les images arrivant d’Irak et celles en provenance d’Afghanistan.

Néanmoins, il serait faux d’établir un lien entre opposition à l’intervention en Afghanistan et anti-américanisme. Il semble en fait qu’une forme de nationalisme canadien émerge en insistant sur la contradiction entre présence militaire en Afghanistan et conception de la sécurité réduite dans la sphère stricte de l’intérêt national.

Vers un recentrage sur la sphère nord-américaine ?

C’est dans ce contexte qu’il faut aussi comprendre l’apparition d’une conception de la politique étrangère et de défense plus axée sur la sphère nord-américaine. Face à l’internationalisme, une doctrine dite « continentaliste » serait ainsi en train de se renforcer, encouragée par les enjeux de sécurité intérieure liées aux attentats du 11 septembre 2001, mais surtout à la (re)conquête physique et symbolique du grand nord canadien, dont le contrôle semble avoir une valeur bien plus importante en terme de sécurité qu’une hypothétique pacification de l’Afghanistan.

La question de l’Arctique canadien va effectivement se poser de plus en plus dans les années à venir. Après avoir longtemps été perçu comme un territoire de glace sans intérêt, l’Arctique devient un territoire convoité car physiquement pénétrable du fait de la fonte des glaces. L’enjeu actuel tient à la souveraineté du Canada sur l’Arctique depuis que le Premier ministre Stephen Harper ait décidé en août 2008 que les navires traversant la zone devraient se signaler à la garde côtière. C’est donc clairement une revendication de souveraineté qui vient atténuer la portée symbolique et effective de l’internationalisme.

Romain Lalanne

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